Entretiens

Lundi 25 avril 2005 1 25 /04 /2005 00:00

Professeur d’histoire médiévale à l’Université de Poitiers et ancien membre de la Casa de Velàsquez, Philippe Sénac dissèque et dissipe les confusions entretenues sur les relations entre l’Occident et l’Islam au Moyen Age.

 

 

Philippe Sénac dirige l’équipe « Aquitaine-Espagne-Mondes méditerranéens » du CESCM.

Souvent antagonistes, les rapports entre la civilisation chrétienne et la civilisation arabomusulmane au Moyen Age demeurent profondément ancrés dans les consciences. A l’exemple de la bataille de Poitiers, mythe fondateur de l’identité française, l’imaginaire chrétien a façonné le musulman comme une figure antéchristique et démoniaque. A rebours de cette stéréotypie, tristement actuelle, l’analyse de Philippe Sénac démystifie et démythifie l’argument du « choc des civilisations ».

 

Initialement, qu’est-ce qui a motivé votre intérêt pour les relations entre l’Occident médiéval et le monde arabo-musulman ?

 

Cet intérêt est lié à trois motifs principaux. Le premier est avant tout d’ordre esthétique : la civilisation musulmane est fascinante, tant d’un point de vue artistique que d’un point de vue culturel. Les vestiges qu’elle a laissés suscitent l’engouement. Par ailleurs, il est très important pour un médiéviste d’établir des comparaisons avec d’autres civilisations car elles permettent de mieux saisir comment fonctionne la société occidentale au Moyen Age. Le regard de l’autre constitue un apport essentiel dans la compréhension de la civilisation chrétienne. J’évoquerai enfin un troisième motif, plus circonstanciel : dans le contexte actuel, il me semble plus que jamais urgent de dissiper un certain nombre de confusions ou d’amalgames, comme l’association abusive entre musulman et arabe, et il est de notre devoir de mieux connaître le monde de l’islam pour éviter toute tension et oeuvrer pour l’entente.

 

Ces amalgames sont-ils alimentés par l’utilisation de l’argument du « choc des civilisations » ?

 

Ce sont, en effet, des thèmes qui sont aujourd’hui largement utilisés en ce sens que l’on récupère les conflits du passé. Or, si l’Histoire explique tout, elle ne justifie absolument rien. Mieux, il serait excessif d’affirmer que les rapports entre l’Islam et l’Occident médiéval furent systématiquement conflictuels. Ces relations n’ont pas été uniquement marquées par la guerre puisqu’il y eut également des contacts beaucoup plus pacifiques, qu’ils soient culturels, diplomatiques, scientifiques ou économiques. L’important est de mieux connaître l’Autre, or la place qu’on lui réserve est souvent réduite alors que le monde de l’islam fut très étendu. Il y a là une disproportion inadmissible. Par exemple, au début du XIe siècle, la monarchie capétienne est un royaume minuscule qui s’étend sur l’Ile-de-France alors qu’à la même date, le monde musulman s’étend de l’Indus jusqu’à l’Atlantique. Il y a là une échelle de valeur à respecter et il est souvent difficile d’admettre que notre Occident a fait l’objet de recherches nombreuses et très pointues alors que des territoires entiers du monde musulman restent encore inexplorés. J’essaie, en tant qu’enseignant, de promouvoir cette recherche mais la tâche est difficile car pour un étudiant médiéviste, il faut connaître le latin mais aussi l’arabe et cet apprentissage est dur, d’autant que la tentation de choisir des thèmes de recherche plus proches est forte. S’ouvrir sur le monde arabomusulman signifie aussi un engagement matériel car il faut se déplacer. S’ouvrir. Or, le grand péril pour la pensée historique consisterait à s’enfermer dans des cadres régionaux qui oblitèrent des réalités extérieures. Il faut se débarrasser de l’idée selon laquelle le monde médiéval chrétien est un univers qui a vécu replié sur lui-même. Imaginer que les hommes du Moyen Age ne circulent pas ou qu’ils soient restés confinés à l’intérieur d’un terroir ou d’une seigneurie serait une grave erreur. Surtout, au moment où se développe l’Europe, la mondialisation, il serait presque contraire au « sens de l’histoire » de s’enfermer dans des cadres limités. Je crois que l’ouverture sur les autres civilisations est nécessaire et primordiale car elle permet à l’historien de relativiser : or, si l’on observe les manuels scolaires, on accorde une part très réduite aux autres civilisations du Moyen Age. Ce désintérêt est d’autant plus grave que ces civilisations ont été nettement plus riches que l’Occident médiéval : humilité oblige et je cite souvent cette phrase de Georges Duby dans le Temps des Cathédrales : « Tel est l’Occident de l’an mil. Rustique, il apparaît, face à Byzance, face à Cordoue, très pauvre et très démuni. »

 

 

Détail de la grande frise de la chapelle des templiers de Cressac (Charente) datant de la fin du XIIe siècle. Ces peintures évoquent la vie des croisés, notamment la bataille de Bocqué, en 1163, au cours de laquelle Nur ed-Din fut vaincu alors qu’il tentait d’attaquer le Krak des chevaliers.

Quel regard portait l’Occident chrétien sur l’Islam ?

 

L’Islam est toujours resté méconnu et n’a guère suscité d’intérêt à quelques exceptions près. C’est d’ailleurs plus souvent du musulman que de l’Islam dont on parle. Globalement, on peut distinguer trois phases dans le regard que l’Occident médiéval a porté sur l’Islam. La première fut le fruit d’une expérience malheureuse. Elle est liée au fait que le premier contact fut guerrier et lié à la grande expansion arabo-musulmane des VIIe et VIIIe siècles. Ayant conquis par la force l’Afrique du Nord, où résidaient des communautés chrétiennes, puis la plus grande partie de la péninsule Ibérique, les musulmans se sont ensuite lancés dans des raids et des expéditions militaires en Gaule et cette expansion a profondément marqué les consciences occidentales. La nature conflictuelle de ce contact initial a lourdement pesé sur l’image et la représentation que l’on s’est faites de l’Islam ou des musulmans. L’Autre fut dès l’origine perçu comme un ennemi, un adversaire, non comme le tenant d’une religion monothéiste. De la sorte, dans un premier temps, ceux que l’on nomme les Sarrasins ou les Ismaélites sont mis sur le même plan que les autres peuples ennemis du monde franc, Saxons ou Normands. Ils constituent des nations perfides, sans que la différence religieuse soit effectivement perçue. Par la suite, et plus significativement après l’an mil, cette différence religieuse est prise en considération et l’Islam, à la lueur des textes grecs, est considéré comme une hérésie. A cette époque, l’Occident chrétien se trouve dans une phase d’expansion marquée par un vif essor démographique et économique. Au moment où il se lance dans une vaste expansion militaire en Méditerranée, en Espagne, en Sicile et au Proche-Orient, l’image négative de l’Autre devient véritablement fonctionnelle. Le discours se radicalise et le musulman est érigé en ennemi du christianisme. La polygamie et le fait que le prophète Muhammad ait eu de nombreuses épouses conduisent à associer l’Islam à un monde de luxure. Cette association semblait d’autant plus pernicieuse qu’à la même date se développait la promotion du mariage chrétien et de la monogamie. La lutte armée fut confortée par un discours rigoriste contre l’Islam, durant les XIe et XIIe siècles, et c’est à cette date que surgit l’image d’un Islam agressif et dangereux contre lequel il faut lutter. A partir du XIIIe siècle, on entre dans une troisième phase qui se caractérise par le déclin des croisades et la résistance de l’Autre. Devant les échecs militaires, on commence à envisager l’infidèle comme un guerrier pourvu de qualités et tout aussi noble que le chevalier, à l’image de Saladin. On échange avec les musulmans et on commence à comprendre que l’Islam est une civilisation dépositaire d’une culture très riche. Par ailleurs, comme les tentatives de conversion échouent, le discours perd progressivement de sa virulence. A partir du XIVe siècle, l’Occident est confronté à d’autres problèmes – la peste, la guerre de Cent Ans – et il se désintéresse peu à peu de l’Islam. Surtout après 1492, où l’indien devient à son tour un élément de fascination. Le musulman n’est plus véritablement un objet d’étude ou d’angoisse et, à la fin du Moyen Age, il a cessé d’être diabolisé, même si au XVIe siècle encore Luther se dresse contre les Turcs qu’il associe à des diables.

 

Quelle réaction la naissance de l’Islam a-t-elle suscité en Occident chrétien ?

 

L’écho fut longtemps nul. En examinant des sources telles que le Liber Pontificalis (le récit de la vie des souverains pontifes), on se rend compte qu’il n’y a eu que de très rares mentions des musulmans au cours du VIIe siècle. On évoque des raids en Sicile, la présence des Sarrasins en Afrique du Nord, mais il n’y a quasiment pas d’allusions aux musulmans. Ce n’est qu’à partir du moment où l’Islam pénètre en Espagne, et davantage encore en Gaule que, sentant le danger s’approcher, les chroniqueurs vont signaler la présence des musulmans et commencer d’évoquer les raids et les ismaélites, en utilisant un vocabulaire biblique. Un premier tournant s’opère avec la conquête de la Sicile à partir de 827 puis après 846, lorsque Rome va être frappée par les musulmans de l’Afrique du Nord. Devant la collusion de certains chrétiens avec l’infidèle, le pape Jean VIII lancera même un appel au secours à Charles le Chauve mais, avant cette date, les allusions à l’Islam dans les sources latines restent faibles. Avant cette date, et malgré le clivage politique et religieux, les souverains francs et les musulmans n’ont pas craint de pactiser, de nouer des alliances, d’échanger des ambassades, à l’image des relations entretenues par Harun al-Rashid et Charlemagne ou encore des tractations entre les Carolingiens et les Omeyyades de Cordoue.

 

 

Frise située à la droite du portail de la cathédrale Saint-Pierre d’Angoulême (XIIe siècle), qui illustre La Chanson de Roland. Selon Philippe Sénac, c’est la première intrusion connue des Sarrasins dans l’art occidental.

 

La bataille de Poitiers n’a-t-elle pas joué un rôle dans cette représentation occidentale ?

 

La bataille de Poitiers marque surtout un tournant dans l’histoire des rapports entre la monarchie franque et la papauté. Rome commence à comprendre que Charles Martel, le maire du palais, peut se substituer au duc d’Aquitaine pour défendre ses intérêts face aux Lombards. Après 732, le souverain pontife va se tourner vers les Francs et c’est ainsi que naîtra l’alliance entre l’Eglise et la monarchie franque. Cette alliance s’affirme en 751 avec le premier sacre de Pépin le Bref, ce qui fait qu’indirectement on pourrait presque dire que, bien malgré eux, les musulmans ont en quelque sorte rendu service à la monarchie carolingienne.

 

Bronze de Théodore Gechter (1833) célébrant la victoire de Charles Martel. Musée Sainte-Croix de Poitiers.

 

Comment expliquer l’importance de 732 ?

 

L’importance de la bataille de Poitiers doit être interprétée à différents niveaux. Il est vrai qu’à partir de 732, les musulmans ne vont plus jamais mener de raids en direction de l’Aquitaine. Le versant aquitain se ferme et les offensives musulmanes vont se dérouler du côté de la Méditerranée. Mais Poitiers ne met pas fin à la menace puisque Narbonne, tenue par les musulmans, ne tombe qu’en 759. Les vraies raisons de l’importance de cette bataille sont ailleurs. Dans la Chronique Mozarabe, la source la plus détaillée relatant cette bataille, un moine espagnol, sans doute de la région de Cordoue, utilise pour la première fois le mot « européen » pour qualifier les combattants du Nord face aux envahisseurs musulmans. En ce sens, l’épisode marque une frontière et fait naître l’Europe sur une base religieuse, chrétienne. Plus tard, l’historiographie et les manuels scolaires du XIXe siècle valoriseront la victoire de Charles Martel au moment de l’expédition d’Alger. Lorsque débute la conquête de l’Algérie, sous la monarchie de Juillet, on met en avant cet épisode. La propagande officielle s’en mêla même comme le montre le tableau de Charles Steuben, peint vers 1837, ou encore un bronze commandé par le ministère du Commerce et de l’Industrie à un sculpteur nommé Théodore Gechter pour célébrer la victoire chrétienne. L’objet se trouve au musée de Poitiers et fut commandé à l’artiste pour la somme de 3000 francs. Tout cela soutient l’expansion coloniale et justifie la présence française en Afrique du Nord. Par la suite, sous la Troisième République, la bataille de Poitiers devient l’une des dates fondatrices de la nation française. Elle illustre dans les manuels la capacité des Français à repousser une invasion étrangère. Implicitement, il s’agit là d’une référence à la menace allemande.

 

Notre vision actuelle de l’Islam reste-t-elle dépositaire des représentations de l’Occident médiéval ?

 

L’actualité le montre assez bien : la rencontre entre l’Occident et l’Islam s’apparente à un rendez-vous manqué dans la mesure où ce rapport fut essentiellement conflictuel, avec des luttes aussi âpres que la reconquête, les croisades, puis avec le phénomène de la piraterie et des barbaresques. L’apport de l’Autre a été négligé et cette situation a engendré une méfiance encore aggravée par des tensions comme la guerre d’Algérie ou les attentats. Il est clair que les combats, le clivage religieux et l’image d’un ennemi luxurieux, brutal, hérétique ou diabolique ont été à l’origine d’un racisme dont les traces perdurent dans les mentalités. Outre les démons des chansons de geste, on peut citer l’exemple des Grandes Chroniques de France qui, à la fin du XIVe siècle, sont illustrées par des miniatures sur lesquelles les musulmans sont représentés comme des diables ou comme des individus aux traits grossiers, à la peau sombre, au nez épaté, portant des barbiches à la manière de chèvres, biques… bicots. Ces éléments ont la vie dure. La radicalisation des discours contre l’Islam transparaît également dans les noms adoptés par certains groupes d’extrême droite, je pense notamment à l’un d’eux, autrefois baptisé « Charles Martel ». Tout ce qui met en conflit les chrétiens et les musulmans au Moyen Age reste profondément ancré dans les consciences et la richesse de la civilisation arabo-musulmane s’efface encore devant les croisades. Ce n’est que depuis peu de temps que l’on redécouvre, à grand renfort d’expositions et de livres, un autre passé. Pour s’en convaincre, on peut également citer le mot malheureux de « croisade » prononcé récemment par un chef d’Etat, pour suggérer la réaction occidentale à l’égard de certains mouvements islamistes. Finalement, ce type de discours tend, encore une fois, à utiliser l’histoire et à oblitérer les échanges et les contacts pacifiques avec la civilisation arabo-musulmane.

 

Entretien réalisé par Boris Lutanie pour L'ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES N° 61 (Été 2003)

Par Théo - Publié dans : Entretiens
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Samedi 14 mai 2005 6 14 /05 /2005 00:00

A l'occasion de la parution du livre-hommage à Jean Duvernoy, Les Cathares devant l'Histoire, voici un extrait de l'entretien que ce spécialiste du catharisme a accordé à Histoire et images médiévales (Hors-série n°1), où l'historien nous parle de sa vie et de sa passion.

 

 

Jean Duvernoy, historien spécialiste du catharisme et de l'Inquisition.

Ayant suivi une formation en droit, que vous avez rapidement mise en oeuvre dans le milieu professionnel, quels ont été les motifs qui vous ont conduit à entreprendre des recherches sur les hérésies médiévales, et le catharisme en particulier, et comment avez-vous pu conjuguer votre activité professionnelle et l'investissement que nécessitaient vos investigations historiques ?

 

Je ne suis pas un autodidacte méritant. J'ai suivi un cursus de doctorat d'Histoire du droit à une époque où les effectifs étaient tels qu'il s'agissait moins de cours que de leçons particulières. Et l'on sortait du lycée, à l'époque, avec une bonne maîtrise du latin et du grec.
Le hasard a voulu que mon premier emploi en 1941, après ma démobilisation, soit celui d'auxiliaire à la bibliothèque municipale de Grenoble, et que je sois chargé de faire l'inventaire du legs de la bibliothèque de Georges de Manteyer, l'ancien directeur de la Fondation Thiers. Il possédait tout ce qui avait été imprimé sur les vaudois et les hérésies médiévales. Je l'ai parcouru au passage.
Quinze ans après, je me suis trouvé à Toulouse et j'ai entendu parler des cathares, qui commençaient à être à la mode et sur lesquels on disait et écrivait n'importe quoi. Je me suis rendu compte qu'un très important corpus, dont l'existence était pourtant bien connue, était à peine déchiffré. Il y avait d'abord le fonds Doat, des copies du XVIIe siècle des registres de l'Inquisition de Toulouse et de Carcassonne, bien connues et souvent citées mais qu'aucun chartiste n'aurait songé à publier, vu sa date et son volume. Il y avait surtout le registre de Jacques Fournier (Benoît XII), sur lequel avait beaucoup travaillé Jean-Marie Vidal, l'éditeur du registre de ce pape.
Pour ma seule distraction, je me suis procuré les microfilms, les ai lus dans un magnétophone puis les ai tapés à la machine, en commençant par le plus savoureux, le registre de Jacques Fournier. M. Odon de Saint-Blanquat, qui était alors directeur des Archives municipales de Toulouse, et ariégeois d'origine, me poussa à le publier et me présenta à Charles Samaran. Ce dernier me procura une subvention sans laquelle aucun éditeur n'aurait envisagé de publier trois volumes de latin serré. Mais il me dit en me quittant : « Vous rétablissez naturellement l'orthographe du manuscrit » ! Le livre fut couvert par souscription, mais il me fallut éditer un important fascicule de corrections. Mes publications ultérieures, étalées sur près d'un demi-siècle, ne constituent pas une performance exceptionnelle.

 

L'importance de ce registre a d'ailleurs motivé la publication d'une troisième édition, très récemment, par la Bibliothèque des Introuvables. Mais vous avez réalisé une vingtaine d'autres éditions et traductions de documents médiévaux sur le hérésies de cette période : quels sont les axes de recherche que ces documents vous ont permis de développer ?

 

Ces documents concernent essentiellement les cathares, les vaudois et les franciscains qui voulaient conserver la pratique de la pauvreté et leurs tierçaires, les béguins et béguines.
Les cathares sont à bien des égards des fossiles, dont l'idéal religieux date de l'an Mil. Mais ils ont constitué un tel danger dans certaines parties de l'Europe et de l'Asie mineure qu'on leur a consacré à l'époque des études exhaustives. Cela m'a permis d'écrire Le catharisme en deux volumes, Religion et Histoire. Sur le valdéisme, je n'ai écrit que des articles utilisant les renseignements hors pair de l'Inquisition. Sur les spirituels et les béguins, je ne pouvais faire mieux que de traduire l'ouvrage capital de Raoul Manselli, « Spirituels et béguins du Midi » (Spirituali i beguini in Provincia).
Il va sans dire que cette masse documentaire apporte beaucoup à la connaissance du milieu et de l'époque, à la condition qu'on ne cherche pas à en tirer des statistiques. Je ne m'en suis pas mêlé, mais l'ouvrage d'Emmanuel Le Roy-Ladurie a rendu le pauvre Montaillou célèbre.

 

 

Cliquez sur l'image pour ouvrir le site Internet de Jean Duvernoy.

À la rigueur scientifique dont vous faites preuve, vous associez le souci de mettre à la portée du plus grand nombre les sources que vous avez étudiées. Votre site Internet s'enrichit ainsi progressivement de nouvelles transcriptions et traductions de chroniques, registres et autres sources médiévales : quels sont les prochains textes que vous projetez de mettre en ligne ?

 

Le dossier complet des troubles soulevés à Carcassonne et à Albi par les procédures de l'inquisiteur Jean Galand et de ses successeurs, ces procédures et le rapport fait sur elles au pape vers 1330, qui encadrent l'extraordinaire carrière de Bernard Délicieux.
Ainsi que, par extraits, les deux registres concernant les spirituels et les béguins dont l'histoire est particulièrement dramatique : quelque 80 victimes du bûcher en quelques années.
Je vous disais en commençant que j'avais eu la chance d'acquérir une bonne formation quand j'étais jeune. J'ai maintenant la chance de « publier » sans effort ce que je copie (pardon ! ce que je « saisis ») avec un tirage sans limite qu'aucun éditeur ne pourrait m'offrir.

 

Beaucoup d'éminents spécialistes des hérésies médiévales, du catharisme tout spécialement, considèrent que vous êtes « pionnier » ou « fondateur » d'une nouvelle forme de recherche historique en la matière, et ils vous rendent d'ailleurs hommage à travers le volume de mélanges qui vous est offert. Pouvez-vous nous expliquer en quoi vous pensez vous être démarqué des méthodes utilisées auparavant ?

 

Probablement parce que j'ai transcrit en entier un certain nombre de textes et les ai publiés avec des index. Mais c'est là un travail servile, sans rapport avec la véritable recherche, telle celle d'Antoine Dondaine, un dominicain français qui a découvert un bon nombre de textes d'époque, émanant parfois des cathares ou des vaudois eux-mêmes. Avant lui on pourrait citer H.C. Lea qui, pour son History of the Inquisition of the middle ages de 1888, avait tout vu de ce que l'on connaissait alors ; ou Ignaz v. Döllinger, qui avait relevé dans toutes les bibliothèques d'Europe les manuscrits concernant les hérésies.
J'ai eu la chance de travailler en étant entouré d'historiens et d'historiennes qui sont autant d'amis. Mais d'autres me reprochent de prendre les textes au pied de la lettre, et d'ignorer la critique contemporaine, le structuralisme et le déconstructionnisme. Je ne m'attends pas à voir des résultats tangibles de ces nouvelles méthodes avant ma mort.

 

Quels sont les domaines des hérésies médiévales qui restent encore à investir ?

 

L'Espagne reste encore peu explorée. Les quelques citations que l'on relève dans le vieux manuel de l'inquisiteur Nicolas Emmerich montrent qu'après les vaudois, la Catalogne a connu un mouvement franciscain analogue à celui du Languedoc, avec sans doute autant de victimes. Il cite un béguin qui a été une première fois « à moitié rôti » (semi assatus), probablement parce qu'enlevé du bûcher par la foule, puis brûlé dix ans après, définitivement.
L'Inquisition allemande est bien étudiée, avec publications de textes, par les professeurs A. Patschovsky et K.V. Selge. Les disciples de D. Angelov poursuivent l'étude des bogomiles de Bulgarie, qui devrait être complétée par la recherche sur les sources.

Par Théo - Publié dans : Entretiens
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