Petites histoires

Samedi 4 juin 2005 6 04 /06 /2005 00:00

L'Europe en l'An 1000
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L'idée fausse des terreurs de l'an 1000 (lire l'encadré ci-dessous) est née à la fin du XVe siècle chez les humanistes, qui en ont fait le symbole de l'obscurantisme médiéval. Pourtant, les auteurs de l'époque n'ont pas eu cette vision catastrophique des événements qui ont marqué le millénaire de l'incarnation du Christ, et plus encore le millénaire de sa passion (1030-1033).

 

Une inquiétude relative

 

Certains textes, certains faits attestent de l'existence d'une inquiétude, d'une attente de la part des chrétiens : attente de la fin du monde, du jugement dernier, pour lequel il convient de se préparer ; mais en aucun cas il n'y eut épouvante ou terreur. Le millénaire du Christ a été marqué par une abondance de prodiges et de faits surnaturels ; annalistes et chroniqueurs ont relevé avec soin et cherché à interpréter ces signes d'un désordre du monde : comète de 1014, éclipse de soleil de 1033, épidémies et famines. À ces signes matériels il faut ajouter ceux qui manifestent le trouble de l'Église : tares du clergé, inquiétude des âmes qui donne naissance aux hérésies ; signe majeur enfin, la destruction du Saint Sépulcre de Jérusalem sur les ordres du sultan Hakim. Cette période marque un tournant dans l'histoire de la chrétienté.

 

L'invitation à la purification

 

Selon l'Église catholique, derrière ces faits, le démon, Satan, est bien entendu constamment présent. Dieu, tout puissant, laisse agir librement le mal pour punir ceux qui l'outragent, mais aussi pour prévenir les hommes, pour les inviter avant qu'il ne soit trop tard à reconnaître leurs péchés et à faire pénitence. Le millénaire, qui provoque l'anxiété devant une fin possible du monde, est l'occasion d'une prise de conscience sur la vanité d'un monde condamné tôt ou tard à disparaître ; il invite à se purifier. D'où le développement de l'antisémitisme, les premiers pogroms (il faut « séparer le bon grain de l'ivraie ») ; d'où les peines ecclésiastiques comme l'excommunication et les bûchers. On se purifie aussi par l'aumône, les donations pieuses. On fait pénitence par l'ascèse, le pèlerinage, la « conversion », c'est à dire la profession de foi monastique, voie royale vers le salut. Mais la purification n'est plus seulement individuelle. Elle devient collective avec le développement des mouvements de paix : la paix de Dieu protège certains lieux, certaines catégories de personnes des méfaits (en particulier des méfaits provoqués par les hommes de guerre) ; la trêve de Dieu oblige à suspendre la violence, à respecter la paix du Seigneur ; elle est la forme d'ascèse imposée à la chevalerie.

 

La renaissance de la chrétienté

 

Le millénaire est donc l'occasion d'un combat contre le mal. Un nouvel ordre du monde est né. Le moine Raoul Glaber évoque très bien cette renaissance de la chrétienté dont le signe visible est la construction de milliers d'églises : « C'était, dit-il, comme si le monde lui-même se fût secoué, et, dépouillant sa vétusté, eût revêtu de toutes parts une blanche robe d'églises. » Ce que, de nos jours, Georges Duby a exprimé de la manière suivante : l'an 1000 voit « le passage d'une religion rituelle et liturgique à une religion d'action », celle des grands pèlerinages, de la réforme grégorienne et des croisades.

 

En 1000, le calendrier qui définit les années en chrétienté est récent. Mis au point vers 530 par le moine Denis le Petit (qui se trompa en calculant la date de la naissance du Christ, qu'il fixa au 25 décembre de l'An I), il ne fut adopté par l'Église romaine que très lentement, à la fin du VIIIe siècle en Gaule et par la papauté seulement au Xe siècle. En l'an 1000, seule une minorité de clercs avait connaissance et conscience de cette date. Les rares passages de l'Histoire de France du principal témoin, le moine clunisien Raoul Glaber, qui relatent l'atmosphère de l'époque, ont été déformés par les romantiques pour y trouver les prétendues terreurs de l'an 1000, des terreurs, en fait, plus nettes en 1030-1033, millénaire de la mort du Christ et années marquées par le mal des ardents et une grande famine. Ce qui est le plus avéré, selon ce chroniqueur, c'est au contraire l'essor économique et spirituel de la chrétienté (construction d'un « blanc manteau d'églises »), signe de confiance et de dynamisme.
Jacques Le Goff

Par Théo - Publié dans : Petites histoires
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Mardi 7 juin 2005 2 07 /06 /2005 00:00

 Saint Augustin

 

La philosophie du Moyen Age, telle qu'elle fut enseignée dans les écoles ecclésiastiques et les universités d'Europe jusqu'au XVIIe siècle, et qui, de ce fait, est encore appelée scolastique, est dominée par la recherche de l'accommodation de la philosophie grecque avec la doctrine chrétienne. Héritière, pour l'essentiel, du christianisme, la pensée médiévale a ses racines dans une théologie qui se présente comme l'achèvement des doctrines de Platon, d'Aristote, ainsi que des stoïciens. Les grands penseurs du Moyen Age sont avant tout préoccupés de concilier la philosophie païenne des Grecs et la pensée religieuse des trois grands monothéismes : d'abord et avant tout, celui du christianisme triomphant, mais aussi, antérieurement, celui du judaïsme et, dès le VIIe siècle, celui de l'islam. Le christianisme, s'appuyant sur la raison divine grâce à la Révélation, prétend conduire la philosophie à sa plénitude, la philosophie païenne, cherchant la vérité à l'aide des seules ressources de la raison humaine, étant considérée comme incapable d'accéder à la vérité.

 

Christianisme et philosophie grecque

 

 Saint Ambroise Dès les premiers siècles, pour les apologistes tels que Justin (100-165), « les plus vieux philosophes » étaient, avant Platon, les prophètes de l'Ancien Testament. Outre les mythes de Phédon et du Timée, c'est le néoplatonisme de Plotin (205-270), de Porphyre (233-304) et de Jamblique (vers 250-vers 330) qui va d'abord irriguer philosophiquement le christianisme. Les trois grands Cappadociens, au IVe siècle (Grégoire de Nazianze, Basile de Césarée, Grégoire de Nysse) et saint Ambroise (340-397), qui fut le maître de saint Augustin, coupèrent le christianisme de ses racines juives (l'Ancien Testament) pour le greffer sur la philosophie grecque. Ils ont ainsi consacré cette philosophie comme préchrétienne, au point que Pascal conseillera plus tard : « Platon, pour disposer au christianisme. » Du même coup, ils ont laïcisé le christianisme en tant que philosophie, l'exposant dès lors aux discussions et aux débats. Le Moyen Age fut ainsi un temps d'effervescence et de tumulte idéologiques, d'hérésies de toutes sortes, de condamnations et d'excommunications.

 

Saint Augustin

 

 Saint Augustin Le premier maître à penser du Moyen Âge chrétien, Augustin (354-430), « le saint docteur », combattit sans ménagement les gnostiques, les manichéens, les pélagiens et les donatistes. Métaphysicien de la mémoire, grand explorateur de la vie intérieure, il s'illustra comme le champion de la grâce et de la prédestination, s'employant à prouver que nous naissons tous souillés du péché originel. Farouche gardien du mystère de la Trinité (un seul Dieu en trois personnes), il composa, à la fin de sa vie, des Rétractations par lesquelles il reniait sa philosophie première au profit d'une théologie trinitaire strictement biblique. La diversité de ses écrits donna naissance à des courants opposés : ainsi, le bénédictin Gottschalk, condamné par Raban Maur en 848, enseignait la prédestination sans la grâce, et Jean Scot Érigène (vers 810-vers 880), qui combattit Gottschalk, professait, comme Pélage, la liberté humaine, assurant que « la vraie religion n'est autre que la vraie philosophie ». Or tous deux se réclamaient de saint Augustin.

 

Les philosophes juifs et arabes

 

 al-Kindi Au IXe siècle, l'aristotélicien al-Kindi (796-873) est le premier penseur arabe à mériter le nom de philosophe. Définissant la métaphysique comme « la science de ce qui n'est pas mobile », il fut le maître d'al-Farabi (vers 872-950), qui tentera la première grande synthèse de Platon et d'Aristote, et qu'on surnommera le « second maître » (Aristote étant le premier). À la même époque, le néoplatonisme reste en honneur chez le penseur juif égyptien Isaac Israeli (865-vers 955), avant de céder la place, chez Avicebron de Málaga (vers 1020-vers 1058), à un panthéisme associé au Dieu de l'Ancien Testament. Mais avec Moïse Maimonide, né à Cordoue et mort au Caire (1135-1204), s'amorce un retour à Aristote, qui s'affirmera au XIIIe siècle dans l'œuvre de saint Thomas d'Aquin. De leur côté, les mutazilites des écoles de Bassora et de Bagdad, généralement considérés comme « les libres penseurs de l'Islam » (du VIIIe au Xe siècle), professent l'unicité de Dieu, la liberté de l'homme et son pouvoir d'atteindre la vérité par la raison. Avec Avicenne (980-1037), dont l'ouvrage capital (le Kitab al-Chifa) embrasse la logique, la mathématique, la physique et la métaphysique, s'achève la philosophie musulmane dans la partie orientale de l'Islam. Le mystique al-Ghazali (1059-1111), après avoir étudié la philosophie, la combat dans son livre Tahafut al-Falasifa, qui, traduit en latin, a exercé une grande influence sur la pensée latine au Moyen Age. Il sera combattu à son tour par le plus grand des commentateurs d'Aristote, Ibn Ruchd, plus connu sous le nom d'Averroès (1126-1198). La philosophie arabe renaîtra avec Ibn Khaldun (1332-1406), qui jettera les bases d'une anthropologie rationnelle.

 

 Abélard et Héloïse Abélard, Raymond Sebond, saint Bonaventure, Raymond Lulle

 

À Paris, au XIIe siècle, Pierre Abélard (1079-1142), pour qui les penseurs de l'Antiquité préfigurent la doctrine chrétienne, soutient que la raison doit fonder la foi. Sur la question de la Trinité, appliquant à la théologie la dialectique « à laquelle il appartient de discerner le vrai du faux », il conclut que les trois personnes ne sont que les trois attributs de Dieu, qui peut ce qu'il veut et qui veut ce qu'il sait être le meilleur. Abélard fut condamné par deux conciles pour avoir versé ainsi dans le sabellianisme, hérésie du IIIe siècle selon laquelle il n'y a en l'Être divin qu'une seule personne, les deux autres n'étant que des émanations du Père : « C'est le pur judaïsme », disait Basile de Césarée. Raymond Sebond (mort en 1436), que Montaigne traduira en français, appartient à ce courant naturaliste qui passe par saint Bonaventure (vers 1221-1274) et le « Docteur illuminé » Raymond Lulle (vers 1235-vers 1315).

 

 Saint Thomas d'Aquin Saint Thomas d'Aquin

 

Au XIIIe siècle, la personnalité de saint Thomas d'Aquin (1225-1274) domine la philosophie. Refusant la doctrine augustinienne de l'illumination divine, le « Docteur angélique » puise dans Aristote les moyens de concilier la raison et la foi afin de constituer la théologie comme science. En regard de l'augustinisme, seul souverain jusqu'au XIIe siècle, le thomisme prendra bientôt corps dans le monde catholique comme une réplique de la logique d'Aristote aux dialogues de Platon.

 

Le Moyen Age philosophique se clôt sur la publication de la Docta Ignorantia de Nicolas de Cues (1401-1464), de la Theologia platonica de Marsile Ficin (1433-1499), et sur la montée au bûcher (en 1415) de Jan Hus, qui avait traduit l'Évangile en tchèque et prêché la réforme de l'Église catholique. Désormais vont apparaître les grands humanistes et les réformateurs du XVIe siècle, qui reprocheront aux philosophes du Moyen Age d'avoir cédé le terrain au paganisme (Érasme) ou d'avoir livré les clés de la théologie à la morale grecque (Luther). En fait, la philosophie médiévale se traduit par la laïcisation de la théologie.

 

(Sources encyclopédiques)

Par Théo - Publié dans : Petites histoires
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