Les Templiers : Guerriers du Pape

Publié le par Théo

 Dossier Templiers Dans cet entretien, Alain Demurger, historien à la Sorbonne, nous livre ses dernières réflexions sur les Templiers, ces guerriers, banquiers et religieux. Il explique la genèse de l'ordre et évoque, sans tabous, ses dévoiements structurels et les raisons politiques de sa dissolution.

 

 

Alain Demurger, né en 1939, agrégé d'histoire, maître de conférences honoraire d'histoire médiévale à l'université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, est l'auteur de Les Templiers, une chevalerie chrétienne au Moyen Age.

Qui étaient les Templiers ? Des religieux ? Des soldats ?

 

L'ordre du Temple est un ordre religieux militaire. Les Templiers prononcent des voeux et doivent mener une vie de religieux. Pas de moines, mais de religieux, tout en poursuivant une activité, l'activité militaire. C'est une nouveauté complète dans l'Occident chrétien à la fin du XIe siècle. Cela n'a pas été chose facile. Il y eut des discussions et, à cet égard, le rôle de saint Bernard, Bernard de Clairvaux, de l'ordre de Cîteaux, a été essentiel pour convaincre l'Église d'approuver cette nouveauté.

 

La société chrétienne occidentale était-elle prête à recevoir cette nouveauté que constituent les ordres militaro-religieux ?

 

Elle l'était. D'une part parce qu'il y avait la croisade, une opération lancée par le pape Urbain II dans le but de délivrer Jérusalem de l'oppression des musulmans, des infidèles. Et d'autre part car le pèlerinage s'était développé considérablement au XIe siècle, y compris sous la domination musulmane. La croisade revêtait donc ces deux aspects : guerre sainte pour libérer Jérusalem et pèlerinage. Une fois la ville conquise et les États latins d'Orient fondés, il a fallu protéger les pèlerins, qui venaient de plus en plus nombreux puisque la ville était aux mains des chrétiens. Cela a favorisé l'émergence d'une institution nouvelle : les ordres religieux et militaires.

 

Dans cette conjoncture, comment est né l'ordre des Templiers ?

 

On estime aujourd'hui que les Templiers sont nés dans l'orbite du Saint-Sépulcre de Jérusalem (l'église où se trouvait le tombeau du Christ). Au lendemain de la première croisade, le Saint-Sépulcre a été confié à un patriarche latin et à un collège de chanoines. Ils ont reçu immédiatement un certain nombre de donations et ils ont fait ce que faisaient toutes les Églises, y compris la papauté à Rome : ils ont utilisé des milices armées pour protéger leurs biens. Des chevaliers qui avaient participé à la croisade, parfois à plusieurs reprises, comme le fondateur de l'ordre, Hugues de Payns, se sont mis au service des chanoines du Saint-Sépulcre. Ils ont constitué une petite force de police à vocations multiples, mais plus particulièrement consacrée à la protection des pèlerins. Cette création, approuvée en 1119 ou 1120 par le roi de Jérusalem Beaudouin II, institue l'ordre du Temple, plus exactement la "Chevalerie des pauvres chevaliers du Christ du temple de Salomon", du nom du lieu où ils furent hébergés : le roi Baudouin II leur donna en effet son palais, installé dans les dépendances de la mosquée Al Aqsa, que l'on identifiait alors comme celui du roi Salomon. Cette petite force armée exprime le souhait de vivre une vie religieuse, dans l'optique de faire son salut. N'oublions pas que nous sommes dans une société qui se pense comme organisée en trois ordres ou trois fonctions : ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent ! Ces trois ordres sont parfaitement solidaires et acceptés. La fonction militaire est ainsi reconnue ; la guerre, la violence, pratiquées dans certaines conditions, justifiées. En 1129, au concile de Troyes, Hugues de Payns vient en Occident pour chercher des renforts, faire valider l'expérience.

 

Les Templiers, une institution orientale au service de l'Occident ?

 

L'ordre naît en Orient des besoins propres de l'Orient, mais il n'est possible que par l'évolution de la société occidentale, qui accepte la violence, y compris la violence sacrée, sous la direction d'une autorité ecclésiastique. C'est à Jérusalem qu'est le berceau de l'ordre, mais c'est en Occident que le "concept" s'élabore, grâce entre autres à la réforme grégorienne, qui vise à mener l'ensemble de la société occidentale vers son salut. Le Templier devient un guerrier sacralisé.

 

Comment cet ordre va-t-il se développer ?

 

L'ordre, entre 1120, date de sa naissance, et 1129, date de sa validation par le concile de Troyes, est resté modeste. Mais il a eu le soutien de grands personnages, comme le comte de Champagne, qui se fait Templier en 1125. Foulque, comte d'Anjou, qui va devenir roi de Jérusalem, combat aux côtés des Templiers au tout début de leur histoire, en 1120. On le voit, malgré sa modestie, l'ordre bénéficie de soutiens forts. Quand Hugues de Payns va faire sa "tournée" en Europe, entre 1127 et 1129, il est reçu par les plus grands : le roi d'Angleterre, le roi d'Écosse. Il est également accueilli en Anjou, en Flandre, dans le nord de la France, etc. Le concile de Troyes, en 1129, l'appui de saint Bernard, l'approbation de sa règle vont développer en Europe le mouvement des donations pieuses dès 1130.

 

 Hugues de Payns

 

Hugues de Payns, fondateur et premier Grand Maître de l'ordre du Temple.

Avez-vous des exemples de donations précoces faites au Temple ?

 

Si l'on se fie au cartulaire de Douzens, dans l'Aude, on voit très nettement comment, très vite, les donations s'organisent. Un représentant du Temple arrive dans la région, un adhérent de la première heure va représenter l'ordre dans tout le Midi méditerranéen, Languedoc, Provence, mais aussi Aragon et Portugal. En Espagne, certains faits sont spectaculaires. Le comte de Barcelone Raymond Béranger III rédige un testament en faveur du Temple. Alphonse le Batailleur, roi d'Aragon, sans héritier, lègue son royaume aux trois ordres religieux de Terre sainte : l'ordre du Saint-Sépulcre, un ordre de chanoines qui veille sur le tombeau du Christ ; l'ordre de l'Hôpital, établi depuis plus longtemps en Terre sainte, qui n'est pas encore un ordre militaire mais un ordre de charité qui accueille les pèlerins à Jérusalem ; et les Templiers.

 

En quoi l'Hôpital a-t-il servi de modèle au Temple? ?

 

C'est le contraire, c'est le Temple qui fut le modèle. L'Hôpital, à l'origine, n'est pas un ordre militaire, mais un ordre charitable qui accueille les pèlerins. Le premier établissement, à Jérusalem, a d'ailleurs été fondé antérieurement à la première croisade. Il a reçu des donations depuis longtemps, il est bien établi, surtout en Espagne et dans le Midi de la France. Mais, pour devenir ordre militaire, il fallait que l'Église reconnaisse d'abord les Templiers, que l'Église valide cette expérience.

 

Le système des donations en Occident nourrit en quelque sorte l'ordre en Orient. Il lui apporte des ressources, des hommes, des chevaux, etc. Le Temple est-il plus richement pourvu que les autres ordres ?

 

Tout ordre reçoit des donations : Cluny et, plus tard, les ordres mendiants. On fait des donations pieuses pour gagner son salut. L'ordre religieux militaire est donc considéré comme un ordre religieux à part entière. Dans l'organisation des ordres religieux militaires apparaît la nécessité d'une structuration à une échelle internationale et d'une organisation centralisée. Ainsi va être inventée l'organisation à trois niveaux : la tête, qui est en Terre sainte, le niveau de la province, qui va se mettre en place peu à peu, au rythme des donations, et les maisons de base, regroupées dans cette institution territoriale que constitue la commanderie. Cette organisation à trois niveaux a pour but de rationaliser le recrutement de ceux qui vont aller défendre les États latins d'Orient et de transférer vers l'Orient des ressources issues des donations. Il y a donc nécessité de drainer depuis l'Occident vers l'Orient divers types de ressources : hommes, chevaux, armes, vivres et aussi argent. Les ordres, et les Templiers en particulier, vont donc acquérir dans le domaine des transferts de ressources une certaine expertise.

 

Expliquez-nous les relations entre ordres religieux et argent. N'y a-t-il là rien de scandaleux ?

 

Depuis longtemps, on sait que c'est auprès des ordres religieux que l'on peut mettre en sûreté des valeurs, des bijoux, de l'argent. C'est un endroit qui prête aussi de l'argent. Les clunisiens prêtent des petites sommes aux paysans, il n'y a là rien de scandaleux. Ils drainent de l'argent, en redistribuent aussi, comme tous les ordres. La spécificité du Temple et de l'Hôpital, c'est d'avoir à transférer cet argent en Orient ! Le croisé de base, qui part en Orient pour trois ans, met en gage ses terres auprès d'un établissement religieux. On lui donne de l'argent qu'il percevra sur place, à Jérusalem, ou que l'on transportera dans des coffres, des huches, sur le bateau.

 

Les Templiers ont-ils mis en place un véritable système bancaire ?

 

Pas vraiment. Ils acceptent les dépôts, ils assurent les transferts, mais n'investissent pas l'argent des déposants. Le récit de Joinville, dans son ouvrage sur la vie de Saint Louis (Livre des saintes paroles et des bons faits de notre roi Louis), sur lequel on a beaucoup glosé, montre que sur un bateau du Temple il y a des coffres-forts avec des espèces sonnantes et trébuchantes. Ces huches, comme on disait, appartenaient aux croisés embarqués. Quand on a réclamé au Temple qu'il complète la rançon de Saint Louis, et qu'il a refusé, on en a déduit que le Temple était avaricieux. Mais l'argent ne lui appartenait pas ! Ce n'était pas l'argent du Temple, mais celui des croisés. Mais on répète que le Temple était devenu une banque ! Alors, sans plus de précautions, on a tendance à voir de la banque partout. Si on pose la problématique sans passion, on constate que l'Hôpital fait aussi des transferts d'argent. Autant que les Templiers, peut-être.

 

On dit pourtant que les Templiers hébergeaient l'argent royal ?

 

C'est tout à fait autre chose. Ils agissaient comme agents du roi car ils avaient la garde du trésor royal. Le roi utilisait comme agents, officiers, ministres dirait-on aujourd'hui, des ecclésiastiques. Les Templiers ont fourni des trésoriers et des aumôniers au roi.

 

Peut-on parler d'un système templier tentaculaire ?

 

Si on isole les Templiers de leur contexte, c'est surfait. Cela n'a rien d'extraordinaire, mais c'est simplement renforcé par les liaisons Orient-Occident. Ces relations sont parfois mal documentées. Mais on trouve par exemple en Espagne des textes où apparaît clairement la part des "responsiones", cette partie des revenus d'une maison qui était destinée à l'Orient pour payer la solde des soldats, des mercenaires, ou pour construire et entretenir des forteresses.

 

 Temple de Paris

 

Le Temple de Paris, véritable forteresse, devient le centre des opérations financières pour toute l'Europe Occidentale et accueille le Grand Maître de l'Ordre.

Existe-t-il une exemplarité templière sur les rendements, une optimisation de la production ?

 

Les Templiers ont reçu des donations de toutes sortes. Ils ont en effet cherché à rationaliser la gestion de leurs domaines en les complétant ou en les rendant plus cohérents par des achats ou des échanges de terres. Les Templiers ont, par exemple, vendu en Espagne des commanderies de trop faible rapport. En ce qui concerne l'exploitation à proprement parler, ils n'ont été ni conservateurs, ni innovateurs, mais les deux à la fois !

 

C'est-à-dire ?

 

Ils ont un impératif de profit ! Ils doivent tirer le maximum de leurs biens afin de pouvoir en tirer à peu près le tiers pour les "responsiones". Il faut que leur exploitation fasse du bénéfice. Ils savent parfaitement s'adapter à ce qui se fait sur place. Ils font de l'assolement triennal quand il est pratiqué, passent au quadriennal en Normandie et en Picardie dès que les premiers éléments sont mis en pratique. Ils ne cherchent pas de nouvelles techniques, mais savent s'adapter. S'il faut faire de l'élevage, ils font de l'élevage, et ainsi de suite. Sur le Larzac, ils ont très vite élevé des moutons. Il y a fort à parier que le fromage fait là-haut partait sur des bateaux pour la Terre sainte.

 

On les disait également éleveurs de chevaux ?

 

Oui, mais pas sur le Larzac. C'est une légende. Ce sont surtout des chevaux castillans et aragonais qui sont embarqués. Lors de l'inventaire de la commanderie de Sainte-Eulalie, au moment du procès fait aux Templiers, on trouve quelques chevaux, mais surtout 1700 moutons !

 

Les Templiers ont-ils entretenu une relation particulière avec le monde arabo-musulman ?

 

Là encore, la réalité me semble distordue. Le Temple n'a pas eu de relations particulières avec les musulmans. Jusqu'au XIIe siècle, le solde migratoire est positif pour les États latins d'Orient. Selon la formule du chroniqueur Fouchet de Chartres, "nous qui étions des Occidentaux sommes devenus des Orientaux". Ces gens là étaient des "poulains", des Latins nés en Orient. Il existait une société franque d'Orient qui vivait en symbiose avec des chrétiens orientaux, dont beaucoup n'étaient pas orthodoxes, et des musulmans. De la même façon qu'en Espagne les musulmans n'ont pas été uniformément chassés. Ils sont souvent restés sur place, comme dans la région catalane de Miravet. On n'était pas en bagarre perpétuelle en Orient, il y avait des périodes de paix assez longues. Les croisés fraîchement débarqués qui voulaient aller combattre l'infidèle étaient ramenés à la réalité. Cela amenait parfois des divergences, des critiques fortes, entre les "poulains" et ces nouveaux croisés. Les Templiers, eux, sont entre les deux. Le Temple est en permanence en Orient, mais les hommes sont constamment renouvelés. Les Templiers qui arrivent apprennent d'abord à se calmer. Jacques de Molay, le dernier grand maître, le dit très bien : il raconte comment, jeune chevalier arrivant à Jérusalem, il a été surpris par les méthodes du grand maître Guillaume de Beaujeu, qui était plus diplomate que chef de guerre.

 

Des chroniques arabes, comme le texte d'Oussama Ibn Munqid, évoquent aussi des relations entre musulmans et Templiers.

 

Que dit le texte d'Oussama ? Qu'il a des amis Templiers ! Il raconte deux ou trois anecdotes, notamment sur la façon dont les Francs sont libéraux avec leurs femmes ! Mais attention ! Il y a là une bonne part de fantasme. Il relate quelques rencontres avec des Templiers et cela n'a rien d'extraordinaire. Il faut bien voir que lorsque l'on combattait, les Templiers prisonniers étaient exécutés.

 

 Bataille de Hattin

 

En 1187, lors de la bataille de Hattin (Royaume de Jérusalem), plus de 200 Templiers, faits prisonniers, seront livrés aux bourreaux de Saladin, et exécutés.
(Cliquez sur l'image pour l'agrandir)

Peut-on parler pourtant de coexistence pacifique ?

 

Pendant les dix premières années de croisade, on s'est joyeusement massacré ! Mais, par la suite, une sorte de modus vivendi s'est installé. Le récit d'Ibn Jobair, auteur arabe musulman d'Espagne qui a fait un pèlerinage à La Mecque en 1180, rapporte beaucoup de faits concrets sur cette coexistence. Il s'en étonne, il est surpris en bien et quelque peu inquiet. Il s'attend au pire mais doit constater que, même en temps de guerre, les caravanes traversent le royaume de Jérusalem. Elles viennent de Damas et vont à Acre. Ce que craint Ibn Jobair, c'est que de cette coexistence naisse un mouvement fort de passage de l'islam au christianisme. Des deuxcôtés, il y a cette crainte du renégat. Mais sinon, les relations étaient des plus "civiles".

 

Il y a plusieurs temps dans les croisades et l'existence des États latins d'Orient. Après cette période d'entente cordiale, à partir de quand les positions vont-elles se radicaliser de nouveau ?

 

Entente cordiale, n'exagérons tout de même pas ! Tout a toujours été une question de rapport de forces. La grande date, c'est à partir de 1180. C'est Saladin qui, rassemblant sous son autorité Égypte et Syrie, va tout faire basculer. Les États latins vont quasiment disparaître. La reprise d'Acre va redonner un poumon à la présence latine, qui ne survit qu'à Tyr. Les Francs reprendront peu à peu le contrôle de toute la côte, de Tripoli à Gaza. Jusqu'à 1244, les États latins peuvent tenir et se développer. L'arrivée des Mamelouks en Égypte va être le commencement de la fin.

 

Quelles sont les relations des Templiers avec le pouvoir en France et vis-à-vis du pape ?

 

Cet ordre est sous l'autorité directe du pape. Celui-ci a concédé des libertés, des privilèges, comme l'exemption de dîme. Par rapport au pouvoir princier, ils ont aussi des privilèges, dont des exemptions de droits de péage et de douane. Mais les monarchies, en France, Angleterre, Aragon, Castille, essaient de reprendre le contrôle de l'ensemble du territoire de leurs sujets et deviennent, dès la deuxième partie du XIIIe siècle, des royautés territoriales et administratives.

 

C'est-à-dire ?

 

Elles entendent contrôler l'ensemble de leur territoire par une administration proprement royale, en se dispensant des structures de la féodalité qu'elles avaient utilisées jusque-là. À partir de là, les ordres religieux doivent se soumettre, car ils sont aussi des seigneurs féodaux. Le roi veut revenir sur les concessions faites auparavant. Le plus flagrant, c'est en péninsule ibérique, où, pour se garantir l'appui des Templiers pendant la "Reconquista", on leur avait accordé le cinquième de tout butin ! Une fois la "Reconquista" assoupie, on remet tous les privilèges en question. Ce qui va poser problème, c'est lorsque les royautés entrent en conflit avec la papauté.

 

Qu'est-ce qui va décider le roi Philippe le Bel à s'en prendre à l'ordre du Temple ?

 

Une occasion unique se présente à lui : des bruits courent sur le Temple, sur le rituel d'entrée dans l'ordre. Le secret de ce rituel n'a en lui-même rien d'exceptionnel. Certains éléments douteux ont été ajoutés au rituel orthodoxe dès que le postulant a pris le manteau, devenant dès lors Templier et donc soumis au voeu d'obéissance. On lui demande de renier le Christ et de piétiner la croix, ou de cracher dessus. On l'incite à l'homosexualité. Et enfin, il y avait ces baisers obscènes, au bas de l'épine dorsale, sur le nombril ou sur le sexe. De même qu'aujourd'hui il est difficile d'éradiquer totalement le bizutage, auquel ces rites initiatiques peuvent s'apparenter, Jacques de Molay, en son temps, n'a pas pu supprimer ni, au moins, réformer ce rituel d'entrée dans l'ordre du Temple.

 

Ces éléments du rituel sont-ils avérés et indubitables ?

 

Je pense. Mais ces éléments ne sont pas le signe d'un dévoiement complet des Templiers. Dire qu'ils étaient hérétiques, lucifériens ou autres, ça, c'est une fabrication par l'accusation royale et l'Inquisition. Dès que quelqu'un est accusé d'hérésie, il y a une panoplie d'accusations qui vont ensemble : liberté sexuelle, reniement, idolâtrie, etc.

 

Ce rituel représente-t-il le germe, le noyau, d'une hérésie ?

 

Franchement non ! Toutes les dépositions des Templiers vont dans le sens de l'orthodoxie. Je crois que ce rituel douteux est une sorte de bizutage, de rite d'initiation, scandaleux et de mauvais goût, certes, mais ce n'est pas le signe d'une hérésie. En 1312, au concile de Vienne, le Temple ne sera pas condamné. Il sera purement et simplement supprimé, car, trop diffamé, il ne pouvait plus servir l'Église, ni la croisade.

 

 Boniface VIII

 

Le pape Boniface VIII en conflit avec Philippe le Bel, le roi de France.

Mais alors, quel but poursuit Philippe le Bel ?

 

Le roi de France va utiliser ce rituel scabreux pour aboutir à la suppression de l'ordre du Temple. En 1307, quand Jacques de Molay vient en France, il apprend les bruits qui courent sur son ordre. Philippe le Bel va se servir de cela pour des objectifs très particuliers. Jacques de Molay refuse d'accepter la fusion des ordres militaires (Hospitaliers et Templiers). L'opinion occidentale impute les échecs en Terre sainte aux rivalités entre les ordres militaires. L'idée que, pour reprendre la Terre sainte, la fusion et la réforme des ordres religieux militaires est une condition préalable a beaucoup de partisans. Jacques de Molay, dans un mémoire adressé au pape en 1306, la refuse avec des arguments un peu légers (il vaut mieux qu'il y ait deux ordres pour attirer plus de donations, etc.). La royauté française est favorable à un ordre unique, résultat de la fusion entre Temple et Hôpital, qui serait placé sous l'autorité du roi de France ou de l'un de ses fils. C'est dans ce sens que se développe la politique de Philippe le Bel, qui se verrait bien à la tête de cet ordre réunifié pour reprendre la Terre sainte et devenir, soit lui, soit l'un de ses fils, le nouveau roi de Jérusalem. Le refus de fusion énoncé par Jacques de Molay, grand maître de l'ordre du Temple, contrarie donc les ambitions royales.

 

Philippe le Bel se voyait roi de Jérusalem. Il avait le goût de la croisade ?

 

Non. En fait, il se sert de la croisade d'abord pour obtenir le droit de lever des impôts sur le clergé, qui servent ensuite à autre chose. Quand on voulait faire la croisade, on la préparait, voyez Saint Louis. Pour Philippe le Bel, la croisade, c'est "en parler toujours, ne la faire jamais". Mais l'affaire du Temple va surtout servir le roi dans son bras de fer avec la papauté au sujet du procès qu'il voudrait voir instruit contre la mémoire de Boniface VIII. Il y a eu une crise très grave entre le roi et Boniface VIII qui a culminé avec ce qu'on appelle l'attentat d'Anagni, en 1303. Le conflit a été d'une grande violence, tant verbale que physique : Philippe le Bel a en effet accusé le pape d'hérésie et a prétendu le faire juger par un concile. C'est pour le citer à comparaître devant ce concile que le roi a dépêché en Italie Guillaume de Nogaret. Le pape, qui se préparait à excommunier le roi, fut séquestré quelques heures dans son palais d'Anagni, au milieu de la curie. Parmi ses familiers se trouvaient ses deux cubiculaires (ou chambriers), l'un templier, l'autre hospitalier. Délivré mais très choqué, le pape mourut un mois après cet attentat. Politiquement, ce fut une erreur du roi de France, qui fut excommunié.

 

Que vient faire l'ordre du Temple, pourtant bel et bien dissous, dans cette affaire ? N'est-ce pas une victoire du roi, une victoire de cette royauté territoriale et administrative ?

 

Anagni est quand même un demi-échec et, dès lors, Philippe le Bel n'aura de cesse d'obtenir des papes successeurs de Boniface VIII, Benoît XI et surtout Clément V, d'une part la levée des excommunications pesant sur tous les protagonistes de l'affaire d'Anagni, et d'autre part la condamnation, par ce même Clément V, de la mémoire de Boniface VIII. C'est l'objectif premier du roi. Le Temple n'est pas une fin en soi : il devient un moyen de pression sur un pape affaibli par la maladie mais qui sait résister aux pressions du roi. L'opération de police, l'arrestation ont été parfaitement maîtrisées. Une lettre a été envoyée à tous les représentants du roi dans le royaume, les sénéchaux et les baillis, leur disant de ne l'ouvrir qu'à une date précise. Chacun a rassemblé une petite troupe qui, le jour J, a été mise au courant et s'est retrouvée, au petit matin, devant les maisons des Templiers pour les arrêter. On peut donc en déduire que la centralisation monarchique marche bien. Philippe le Bel avait d'ailleurs expérimenté la méthode l'année d'avant, en 1306, lorsque la même opération avait été montée contre les juifs à une plus large échelle.

 

La disparition du Temple représente-t-elle un succès politique pour le roi de France ?

 

Je crois que le roi n'envisageait pas la disparition du Temple de cette manière. Je l'ai dit, l'objectif principal est la condamnation de la mémoire de Boniface VIII. Le roi ne l'a pas obtenue. Il est obligé d'accepter que les biens des Templiers passent aux Hospitaliers - pour servir à la croisade -, alors qu'il les avait eus sous séquestre pendant les cinq ans qu'a duré l'affaire. Et il en avait tiré de fructueux bénéfices qui lui avaient permis de renflouer un trésor vide.

 

Entretien réalisé par Philippe Terrancle pour le magazine HISTOIRE & PATRIMOINE N° 5

Publié dans Entretiens

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article