Entretien avec Alain Corbin

Publié le par Théo

L'historien Alain Corbin est le maître d'oeuvre de 1515 et les grandes dates de l'Histoire de France.

 

 

Alain Corbin est professeur d’histoire émérite à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne.

Agulhon, Le Goff, Rémond, Vovelle et Schmitt, Boureau, Sartre, Chaline et Contamine, Joutard, Nora et Bennassar au même sommaire ? Il fallait Alain Corbin pour réunir ce casting de luxe. Cinquante signatures pour commenter les 75 jalons de la chronologie nationale enseignée en primaire dans les années 1930 ! Ludique, l'idée est moins incongrue qu'il n'y paraît, contribution constructive qui conjure la faillite de l'architecture temporelle indispensable à l'historien. Et on subit le vertige de la relecture critique d'une histoire séquentielle dont la leçon, toute patriotique, a pris du plomb dans l'aile.

C'est à la fois une variation nostalgique sur une histoire dépassée, une leçon grand public d'historiographie et un travail de recherche sur la mémoire de l'événement que propose Corbin. Dans le fil de ces Lieux de mémoire qu'inventa Pierre Nora, justement présent en conclusion de cette invitation inattendue à repenser un outil pédagogique décrié, mais indispensable. La variété des tons donne à ce collectif un charme singulier, qui ne doit pas faire perdre de vue la vraie portée de l'exercice : repenser la chronologie dans le débat pédagogique, où le XXe siècle s'octroie seul la part du lion, comme dans l'ordre patrimonial. Avec l'humilité qui sied quand on voit la fragilité des certitudes quant aux priorités (l'article de Le Goff, sur la « mort de Saint Louis », est une vraie leçon). Et notre vanité à savoir ce qui « fait date ».

 

Comment vous est venue l'idée de revisiter la chronologie d'un ancien manuel du primaire ?

 

Parce que son élaboration reflète une lecture du passé qui se veut cohérente, la chronologie porte en elle le risque d'une vision rétrécie. Au moins en propose-t-elle une. Ce qui n'est pas rien quand, au dire des professeurs, les étudiants manquent des repères temporels dont la perte installe la confusion dans les représentations du passé. J'ai moi-même eu en primaire un instituteur qui m'a fait apprendre les dates phares de l'histoire nationale, avec composition et récitation. Or ces jalons temporels, je ne les ai jamais oubliés, tandis que certains de ceux que j'ai plus tard enseignés, je ne les ai pas aussi durablement mémorisés.
Comme je m'ouvrais à lui de mon effarement devant la faillite actuelle, Antoine Prost me fit remarquer que je m'étais jusque-là fait plaisir dans le choix de mes objets historiques, sans élire « rien de civique », et qu'il était temps que je fasse oeuvre utile. D'où ce projet de commentaire (à plusieurs voix) d'un manuel dont les vignettes et les leçons, « à raconter » ou « à réciter », livrent les épisodes d'un grand récit national, aujourd'hui abandonné.

 

 

Comment avez-vous choisi le Cours élémentaire et moyen de Blanchet et Toutain (Belin), dans l'édition de 1938 ?

 

En fait j'ai comparé, rue d'Ulm, dans les sous-sols du CNDP, en plein déménagement, les manuels de ces pédagogues qui prétendaient savoir ce qu'il fallait savoir et les dates à retenir impérativement. Le « Blanchet-Toutain » construisait à force d'héroïsation individuelle (Du Guesclin, Bayard, Dupleix) et d'évocation d'affrontements une vision patriotique où les cycles victoires-défaites, annexions-pertes, réformes-révolutions scandent une construction lisible de la nation.

 

Quel cahier des charges avez-vous soumis à vos contributeurs ?

 

J'ai proposé à chacun la date qu'il traite, au risque de frustrer certains, et recommandé de pratiquer un va-et-vient entre l'interprétation du manuel - par l'iconographie comme par la « leçon à réciter » - et celle que soutient l'historiographie contemporaine. Et j'ai refusé d'uniformiser les apports, pour qu'on entende la voix singulière de chacun des historiens, à l'inverse du parti pris du manuel, parfaitement univoque. Ne restait au terme du parcours, qu'à proposer une réflexion sur l'idée et la pratique même de la chronologie, avec Antoine Prost, Marc Ferro et Pierre Nora, qui le premier encouragea l'autopsie de la construction de l'événement, puis de sa postérité, précisant sa mémoire propre.

 

Quel public visez-vous par ce jeu, moins futile qu'il n'y paraît ?

 

Trois publics en fait : celui de plus de 50 ans, qui retrouvera là « ses » dates, les 30-50, « infirmes de la chronologie », qui risquent de s'égarer dans une logique dont ils ignorent les jalons, et les plus jeunes, amusés peut-être de découvrir comment grand-père apprenait l'histoire. Plus sérieusement, il s'agit de dépasser le public des sciences humaines pour que chacun mesure que, par-delà une optique nationale tenue pour obsolète, la chronologie donne le sens de l'architecture temporelle, comme une sorte de portant où accrocher les dates des autres civilisations, absentes ou à peine entrevues dans le « Blanchet-Toutain », et dont nous savons ne plus pouvoir faire l'économie. Mais encore faut-il pouvoir articuler les différentes temporalités.

 

Entretien réalisé par Philippe-Jean Catinchi pour le journal LE MONDE du 28 janvier 2005.

 

Illustration du « Blanchet-Toutain » de 1938

Publié dans Entretiens

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